LETTRE OUVERTE DEMANDANT LE REMANIEMENT DE LA DÉCLARATION DE MCGILL SUR LA LIBERTÉ ACADÉMIQUE

LETTRE OUVERTE DEMANDANT LE REMANIEMENT DE LA DÉCLARATION DE MCGILL SUR LA LIBERTÉ ACADÉMIQUE

LETTRE OUVERTE DEMANDANT LE REMANIEMENT DE LA DÉCLARATION DE MCGILL SUR LA LIBERTÉ ACADÉMIQUE

30 novembre 2020

 

Avertissement de contenu : Islamophobie, références au racisme, sexisme, xénophobie, violences sexuelles. Nous vous encourageons à prioriser votre bien-être mental et émotionnel lorsque vous choisissez de lire ce contenu.

 

À la communauté de McGill, 

 

Ce n’est un secret pour personne que, comme de nombreuses autres institutions universitaires, l’Université McGill a été bâtie sur une histoire d’oppression, son existence rendue possible par l’utilisation du travail de peuples réduits en esclavage et marginalisés. Cette histoire regrettable, non seulement ternit le passé de l’Université, mais continue également d’influencer son fonctionnement actuel. Les universitaires ont abusé de leur droit à la liberté d’expression et de la liberté académique pour défendre des actes de violence rhétorique contre des communautés marginalisées sur le campus, protégeant les discours racistes, sexistes et transphobes derrière le terme « controverse ».

La liberté d’expression est traditionnellement considérée comme essentielle pour permettre le libre-échange d’idées, la tenue de débats et pour favoriser l’environnement universitaire. La liberté d’expression, cependant, n’existe pas en dehors de son contexte social. David Gillborn, un théoricien critique de la race à l’Université de Birmingham, suggère que les termes de ce qui est considéré comme un discours « légitime » sont dictés par la blancheur, car « la blancheur opère pour investir le discours avec différents degrés de légitimité, de sorte que les croyances racistes déjà démystifiées peuvent bénéficier de diffusions publiques répétées où elles sont saluées comme scientifiques et rationnelles par de nombreux auditeurs/trices blancs/blanches [sic] ; qui définissent simultanément comme irrationnelles, émotionnelles ou exagérées les opinions opposées des personnes de couleur. De plus, des preuves issues de la psychologie, du travail social et de la médecine suggèrent que les microagressions, y compris les discours racistes, sexistes, homophobes ou transphobes, ont de nombreux et importants impacts sur la santé, le bien-être et la réussite scolaire des personnes marginalisées.

La défense d’un dialogue discriminatoire au détriment de la sûreté, de la sécurité et du bien-être des personnes de couleur reflète le pouvoir de la blancheur dans la détermination de ce qui est, et n’est pas considéré comme un discours acceptable. Le maintien de la liberté d’expression au détriment des groupes marginalisés permet un discours raciste avec des impacts réels. Il enseigne aux générations futures que la perpétration de ce type de préjudice est acceptable. Ces torts ne sont pas hypothétiques ; ils ont été et continueront d’être ressentis par les communautés marginalisées sur les campus universitaires à travers le pays.

Lors d’une récente controverse à l’Université d’Ottawa (une autre université U15) une professeure a utilisé une insulte raciale lors d’un cours. Alors que les étudiant.e.s décrivaient l’utilisation d’insultes comme aliénante et isolante, 34 professeur.e.s actuels/les et retraité.e.s de l’Université d’Ottawa ont écrit une lettre affirmant que l’utilisation d’insultes constituait une question de liberté académique. Cette lettre était accompagnée d’une seconde, signée par plus de 500 professeur.e.s du Québec, dont trois de McGill. Le 26 octobre 2020, la principale et vice-chancelière Suzanne Fortier a partagé un message avec les étudiant.e.s et le personnel de McGill sur la liberté académique et l’inclusion. Dans ce message, la principale Fortier reconnaît la tension qui existe entre la liberté académique et l’inclusivité. 

La manière dont la liberté académique a été invoquée dans la récente controverse à l’Université d’Ottawa a confondu l’énonciation d’une insulte raciale avec l’enseignement de matériel comportant des insultes raciales, ce qui ne devrait être autorisé qu’après une solide formation en équité, une considération sérieuse et la contribution étudiante du groupe directement touché. Cette confusion néfaste, qui a été utilisée pour défendre l’utilisation d’insultes raciales par les universitaires, a été perpétuée par la principale Fortier dans son message.

Bien que le matériel présentant un langage nuisible puisse être utilisé avec prudence, l’utilisation de matériel sectaire, qu’il soit capacitiste, transphobe, raciste ou autrement discriminatoire, est inacceptable, et l’Université McGill n’a fait aucun effort pour résoudre cette tension. La Déclaration de l’université sur la liberté académique ne définit aucune limite à la liberté académique et échoue à aborder la responsabilité des professeur.e.s d’utiliser leurs libertés de manière responsable. L’équité et la liberté académique doivent être traitées comme des questions étroitement liées et l’Université McGill n’y parvient pas. 

Des institutions homologues comme l’Université de la Colombie-Britannique et l’Université Western clarifient les limites de la liberté académique accordée à leurs chercheur.e.s. À UBC, les universitaires ont la responsabilité de se familiariser avec les normes savantes acceptées et de les suivre de façon honnête, ouverte, équitable et responsable. Les membres du corps professoral de l’université Western ont la responsabilité de faire une présentation équilibrée des questions controversées et ne peuvent pas utiliser leur salle de classe comme forum pour faire valoir leurs opinions personnelles.

Alors que les institutions homologues accordent la priorité au respect et à l’inclusivité, l’Université McGill privilégie systématiquement la protection d’une version extrême de la liberté académique au détriment de la sécurité et du bien-être de ses étudiant.e.s, malgré les affirmations comme celles dans le message de la principale selon lesquelles l’université soutient un environnement de respect mutuel. Bien que l’université ait des politiques consacrées au maintien du respect, comme la politique sur le harcèlement et la discrimination interdite par la loi, personne ne peut “restreindre la liberté académique dans la mission éducative de l’université”. Même la Charte des droits des étudiant.e.s, le seul document entièrement consacré à la protection des étudiant.e.s, comporte la mise en garde qu’elle ne peut pas être appliquée de manière à restreindre la liberté académique. Ainsi, alors que la Charte stipule que “les étudiant.e.s ont le droit d’être à l’abri de toute conduite vexatoire”, l’Université continue de permettre aux professeur.e.s d’opérer dans une zone grise où la liberté académique et l’inclusion sont toutes deux encouragées, mais où seule la liberté académique est véritablement protégée.

Lorsque les voix des étudiant.e.s sont écartées et ignorées, la solution n’est pas, et ne peut pas, être l’écoute active et le dialogue, comme l’a soutenu la principale. Bien que l’inclusion et la liberté académique soient tous deux des principes inestimables, ils ne peuvent pas toujours coexister. Ainsi, lorsque l’Université refuse de définir les limites de la liberté académique ; la sécurité et le bien-être des étudiant.e.s marginalisé.e.s deviennent intrinsèquement secondaires. Ceci est illustré en particulier par la décision de l’Université de souligner d’abord son respect pour la “liberté d’expression” lorsque des dialogues sectaires font leur chemin sur le campus. Le message que McGill envoie n’est que trop clair ; lorsque l’équité et la liberté académique entrent en conflit, ils sont plus que prêts à “abandonner un principe au profit d’un autre”.

Au cours de la dernière année, plusieurs articles ont été publiés sur des forums publics par le professeur Philip Carl Salzman, un professeur émérite à la retraite du Département d’anthropologie de McGill. Dans un exemple récent, Salzman a écrit que “le Moyen-Orient est un endroit où faire du mal et être cruel envers les autres est considéré comme une vertu et un devoir”. Salzman poursuit en condamnant le multiculturalisme, l’immigration, l’égalité entre les sexes, l’égalité culturelle, la justice sociale et le mouvement Black Lives Matter, tout en rejetant l’existence de la culture du viol et du racisme systémique.

Malgré leur caractère éditorial, les opinions de Salzman sont présentées comme s’il s’agissait de faits objectifs. Pendant ce temps, son affiliation à McGill lui confère une crédibilité qui ne lui serait autrement pas accordée, sans son statut de professeur émérite d’une institution respectée comme l’Université McGill. En fournissant de tels commentaires tout en se présentant comme affilié à cette université, les récentes publications de Salzman dans les forums publics démontrent un manque de considération pour sa responsabilité en tant qu’universitaire.

Présenter cela comme une question de liberté académique pour le professeur Salzman, plutôt que du droit des musulmans et des personnes de couleur à se sentir en sécurité illustre la manière dont McGill maintient des structures qui protègent et légitiment les dialogues racistes et islamophobes. La liberté académique à McGill ne peut pas être utilisée pour protéger ceux/celles qui abusent de leur statut et de leurs privilèges universitaires. Si McGill veut rester “inébranlable et sans équivoque dans son engagement envers un environnement de travail et d’apprentissage dans lequel chaque membre se sente inclus, valorisé et respecté”, elle doit tenir ceux/celles qui abusent de leur liberté académique pour responsables et maintenir un standard d’échange intellectuel où ces questions sont abordées avec respect et humilité.

Pour ces raisons, nous soussignés demandons la suppression du statut émérite du professeur Philip Carl Salzman. Pour assurer un changement durable, nous exigeons en outre une refonte immédiate, transparente et centrée sur l’étudiant de la déclaration sur la liberté académique de McGill, qui entérine dans ses politiques l’engagement de l’Université envers l’inclusion dans l’enseignement et la recherche.

Signé,

Le Comité exécutif de l’Association étudiante de l’Université McGill
« Anthropology Students Association »
« Anthropology Graduate Students Association »
« World Islamic & Middle Eastern Studies Association »
« Black Students Network »
« Muslim Students Association »
« Students in Solidarity for Palestinian Human Rights »
« Thaqalayn Muslim Association »

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